Sur le massif des Vosges du Nord comme dans la plupart des territoires boisés, la forêt cristallise un ensemble d’enjeux majeurs pour notre époque. La filière bois dépend principalement de paramètres exogènes, liés à une complexe cartographie économique étalonnée à l’échelle internationale, si bien que 80% des arbres abattus sur le territoire sont désormais transformés à l'étranger, hors du massif. Ce constat sans appel illustre l’un des paradoxes du monde rural et de la gestion forestière face aux marchés mondialisés : les matières premières et la valeur ajoutée que génère leur transformation sont exportées, tandis que des biens produits sur d’autres latitudes peuplent nos maisons et espaces publics, sans souci d'une réciprocité aux milieux.
Dans ce contexte et après trente années d'accompagnement sur la filière verre de son territoire, la Communauté de Communes du Pays de Bitche initie en 2024 une réflexion sur son milieu forestier et la filière bois qui en dépend, angle mort des politiques publiques locales depuis des décennies. La collectivité missionne l'atelier pour mener une étude par le design, consistant en un état des lieux mêlant objectivité et subjectivité, technicité et sensibilité à propos de l'écosystème forestier et la filière bois du territoire.
Etendue sur quatre saisons, cette étude s’attache à prendre en compte le territoire sous divers angles et à considérer avec équité les écosystèmes biologiques, techniques, culturels, économiques et historiques. Le périmètre de ce travail se confond à celui du Pays de Bitche, lui-même inscrit dans le massif des Vosges du Nord. En ce sens, il s’appuie sur plusieurs ressources et dispositifs structurants, parmi lesquels la Charte Forestière Territoriale du Parc Naturel Régional ; le programme de recherche de l’Observatoire Hommes-Milieux Pays de Bitche dédié aux écosystèmes anthropisés; les travaux portés par la délégation mosellane de la Maison Paysanne de France, etc.
Entrelacé aux frontières administratives, le territoire vécu — façonné par le temps, les usages, les pratiques et les échanges — se révèle mobile, poreux et en constante évolution. C’est pourquoi le périmètre de notre enquête ne s’est pas imposé d’emblée : il s’est dessiné progressivement, au gré des recherches, des rencontres, des récits partagés et des réalités humaines et professionnelles croisées sur le terrain. Ce processus d’exploration ancre le travail dans un biotope cohérent, où les spécificités de l'écosystème (sols, essences, cycles biologiques) croisent les flux humains et culturels.
Appuyée sur une démarche de design articulant plusieurs entrées méthodologiques complémentaires, l'étude pose :
• Un diagnostic de terrain réalisé au fil des saisons, mêlant photographies, relevés cartographiques et observations in situ ;
• Une analyse documentaire approfondie, croisant sources scientifiques, historiques et institutionnelles ;
• Un travail en lien avec les acteurs de la filière pour en éprouver les potentiels ;
• Une série de rencontres et d’entretiens avec les acteurs de la filière bois, du forestier au plaisancier, en passant par le scieur, l’artisan et l’élu.
Ici le design n'intervient pas seulement en bout de chaîne, au moment où la matière prend la forme d’objets, mais également en amont des filières de production pour questionner les enjeux qui participent à rendre possible la fabrication des choses au sein d’un territoire : ce qui précède et ce qui déborde des objets. Les données récoltées (visuelles, sonores, textuelles, cartographiques) alimentent une perception non hiérarchisée du terrain, où l’expertise scientifique dialogue avec les récits d’usagers et les gestes professionnels ; où le paysage et ses architectures cohabitent avec et les objets domestiques dormants dans les garages. Une posture ouverte à l’anecdote, au quotidien, à l’intime, soucieuse de la pluri-fonctionnalité du milieu. Cette étude ne se limite pas à dresser un simple état des lieux : elle identifie ce qui constitue la singularité du territoire (les matières autochtones et des savoir-faire non délocalisables) tout en identifiant les leviers possibles de leur mise en mouvement.
En parallèle d’un livrable d’étude conventionnel, sa restitution prend la forme d’une exposition modulable et itinérante, pensée comme un outil de médiation et d’aide à la prise de décision. Preuve par le faire des potentialités du territoire, la structure valorise les essences endémiques majeures (hêtre, chêne, pin sylvestre) et les savoir-faire des acteurs de la filière engagés dans sa réalisation. Elle se compose d'un ensemble de cadres indépendants et combinatoires, dont les attributs varient au sein d'une même construction afin d'accueillir différentes natures de contenus. Dans la collection se dessinent ainsi des cadres picturaux, une bibliothèque, un miroir, des haut-parleurs, une vitrine ou encore un meuble d'archives, invitations à déployer une production vers des usages domestiques élémentaires.
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Exposition produite par la Communauté de Communes du Pays de Bitche, cofinancée par l’Union européenne, dispositif Leader porté par le pays de l’Arrondissement de Sarreguemines et la Région Grand Est.
Conception et réalisation : Nicolas Verschaeve et Adrien Büyükodabas, accompagnés de Pablo Ducron et Clara Soleilhavoup.
Production : Hêtre fourni par la Scierie-Caisserie de Steinbourg. Pin Sylvestre, Frêne et Erable par les établissements Schneider à Drulingen. Fabrication assurée par l’Atelier Kutsch (Meisenthal), ECM Colling (Bitche) et l’Atelier Nicolas Verschaeve (Meisenthal).
Ce travail s’est nourri des regards bienveillants et des conseils attentifs de nombreux habitants, professionnels, élus et techniciens du territoire ayant partagé un peu de leur temps, de leur histoire et de leurs savoirs que nous remercions chaleureusement.